Société

Pleins feux sur Lumières d’Europe

NGH Presse

Malgré un contexte sanitaire peu propice au travail maçonnique, la loge du Grand Orient de France Lumières d’Europe a allumé ses feux le 17 avril 2021. Avec une moyenne d’âge située autour de la quarantaine, les membres de la toute nouvelle loge entendent bien faire entendre la voix de la franc-maçonnerie en dehors du temple. Idées phares de son vénérable maître Marc Planczner : participer à la reconquête des territoires perdus de la République et contribuer à renforcer l’idéal de démocratie dans les pays de l’ancien bloc de l’Est.

 

Hélène Cuny : Pourquoi avoir créé Lumières d’Europe ?
Marc Planczner : Nous avions déjà initié dans notre ancienne loge des contacts avec l’Europe centrale, en particulier avec la Hongrie et la Roumanie. Il existe là-bas des loges francophones : Ferenc Rákóczi en Hongrie et Humanitas en Roumanie. Des liens d’amitié avaient même été noués. Mais nous souhaitions aller plus loin et travailler plus étroitement avec elles, car lors de nos échanges, nous avons constaté le fort attachement de ces loges aux traditions et surtout leur aspiration à plus de justice et de liberté. 

HC : Quand vous parlez de traditions, qu’entendez-vous exactement ?
MP : La musique, les chants, la poésie, les costumes, l’histoire, la nourriture… La culture avec un grand C. La loge hongroise Ferenc Rákóczi porte le nom d’un nationaliste du XVIIIe siècle rendu célèbre pour la guerre d’indépendance qu’il a menée contre les Habsbourg. Il avait des idées libérales. Les Hongrois aujourd’hui sont indépendants et fiers de leur pays. Bien sûr, on trouve des individus comme le 1er ministre Viktor Orbán, mais tous n’adhèrent pas à ses idées. Au contraire, la population est lasse des politiques autoritaires et antisociales (voir encadré). Méfions-nous des certitudes : en Occident, nous prétendons souvent détenir la vérité et connaître les choses mieux que les autres. Mais la réalité est plus nuancée. Il en va du projet européen qui ne pourra se construire si l’on se contente d’harmoniser la taille des boulons, d’émettre des directives tout en continuant de mettre en sourdine la voix des citoyens.

HC : Quel est l’enjeu pour l’Europe ?
MP : À notre époque, il n’est pas envisageable pour un pays de se retrouver isolé du reste du monde et de considérer qu’il va rester dans sa bulle de liberté. Prenons par exemple les lois sur la gestation pour autrui, ou celles sur le droit de mourir dans la dignité ; on peut ici légiférer et choisir d’interdire ; il suffit de se rendre dans un pays voisin où ces pratiques sont permises ; de retour en France, les problèmes se posent. Nos sociétés évoluent. Elles sont confrontées à des situations qui ne peuvent s’appréhender seules et encore moins être laissées aux mains de soi-disant experts qui ignorent comment nous vivons et prétendent tout régler à grand renfort de théories et de statistiques. Être fort dans un grand ensemble a du sens. Mais dans le même temps, ce serait une erreur profonde de croire que l’on peut amalgamer les peuples pour créer un humain standard. Les différences, comme l’écrivait Saint-Exupéry, loin de nous léser nous enrichissent. 

HC : Quel rôle pourrait jouer la franc-maçonnerie dans cette perspective ?
MP : Parce qu’elle est non dogmatique et adossée aux principes émancipateurs de liberté, d’égalité et de fraternité, la franc-maçonnerie aurait cette capacité à fédérer tradition, et idéal de démocratie. La laïcité tient ici toute sa place. Elle garantit le respect de tous. Oui aux traditions, mais non à l’exclusion et au rejet de l’autre. 

HC : L’autre projet de Lumières d’Europe, ce sont les territoires perdus de la République…
MP : C’est un peu l’autre face du même problème. Regarder en Europe, c’est bien, mais il faut aussi s’intéresser à ce qui se passe chez nous. Il n’est pas concevable aujourd’hui que dans notre pays un jeune en souffrance pense qu’il trouvera un sens à sa vie en allant couper des têtes au Moyen-Orient. Tout comme, on ne peut pas accepter qu’en France, il y ait des territoires où seule la police puisse se rendre. Notre modèle républicain s’essouffle. Il n’est plus promu par nos dirigeants, trop aveuglés par leur vision électoraliste ni par la population qui se sent ignorée. Et pourtant dans ces zones difficiles des gens se battent. La franc-maçonnerie pourrait apporter une aide en soutenant les initiatives locales.

HC : Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ?
MP : Nous, francs-maçons pourrions intervenir à plusieurs niveaux : donner la parole à ceux qui agissent, les faire venir en loges ; expliquer ce qui se passe sur le terrain. Qu’ils nous fassent un état des lieux, qu’ils nous rendent compte de leurs difficultés, qu’ils nous exposent leurs demandes. Nous pouvons leur apporter des compétences techniques, voire financières. Il ne faut pas oublier que nous sommes aussi en première ligne. Les tombereaux d’horreur que l’on peut entendre de la part de personnes qui se disent informées ne doivent pas nous laisser indifférents. L’actualité parle d’elle-même : en mai dernier, en Moselle un groupe néonazi s’apprêtait à attaquer un temple maçonnique ; en juin, à Bourges, un temple a été dégradé. Nous devons contre-attaquer. Mais la répression n’est pas une solution, il faut aussi apporter de l’espoir. Nous sommes des leaders d’opinion ; nous pourrions donc déjà porter cette parole. 

HC : Est-ce que selon vous l’engagement dans la cité ne devrait pas être un critère plus fort d’entrée en franc-maçonnerie ?
MP : Je ne pense pas, car on risquerait de se priver de personnes qui ne sont peut-être pas dans cette dynamique, mais qui peuvent faire avancer les choses. Tout le monde, à sa manière, apporte une pierre à l’édifice. Nul n’est obligé d’être en tous points d’accord avec nous. Certains entrent en maçonnerie pour la dimension personnelle, spéculative. Pourquoi pas ? Pour ma part, réciter l’article 1er de notre constitution n’a aucune signification si dans les faits rien ne se passe. Nous ne sommes ni un parti politique ni un syndicat, mais nous regroupons des hommes et des femmes libres. À nous d’agir !

HC : Que vient-on trouver en loge aujourd'hui selon vous ?
MP : Difficile de parler au nom de tous… Dans notre projet, un accent particulier est donné à la fraternité. Il ne s’agit pas de faire des clans, mais d’affirmer que l’on s’est choisi, par affinité d’idées. C’est important. Le fait de faire partie de cet Ordre donne du lien entre des personnes, qui dépasse le cadre moral ou intellectuel. Chez les entrants, ce qui nous intéresse particulièrement c’est leur potentiel. Car nous avons bien conscience qu’avant de passer d’une pierre brute à une pierre polie, il faut du temps. L’Homme nait imparfait et son but est de s’améliorer... Nous y travaillons…

Vent de révolte des Balkans à la Hongrie 
De Jean-Arnault Dérens et Simon Rico, extrait, Le Monde diplomatique, mars 2019

Depuis le 8 décembre 2018, des dizaines de milliers de Serbes manifestent chaque fin de semaine contre le régime de M. Aleksandar Vučić. En Albanie, les étudiants font trembler le gouvernement social-démocrate de M. Edi Rama, tandis que la colère gronde dans la Hongrie de M. Viktor Orbán.
Au-delà des différences nationales, les populations d’Europe centrale se mobilisent contre les mêmes politiques […] Les citoyens de tous les pays des Balkans sont fatigués de cette rhétorique nationaliste et guerrière. Depuis le « mouvement des plénums » en Bosnie-Herzégovine en 2014 jusqu’à l’inaboutie « révolution des couleurs » en Macédoine en 2016, la même aspiration profonde s’exprime partout : la fin de la marginalisation économique et sociale en Europe et la possibilité de vivre décemment dans son pays. Car l’exode continue. Beaucoup rêvent d’aller en Europe occidentale, mais doivent s’arrêter en Hongrie, en Slovaquie ou en Tchéquie, pays qui se transforment depuis quelques années en périphéries manufacturières, avec la prolifération d’usines de sous-traitance offrant aux entrepreneurs occidentaux des salaires réduits et un droit du travail très « flexible »... La révolte contre ces politiques pourrait bien s’étendre à toute cette région, dont les citoyens n’en peuvent plus d’être perçus comme des Européens de seconde zone, corvéables à merci et condamnés au déclin.

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