Culture

Interview de Jean-Yves Mollier Interdiction de publier !

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Politique, religieuse, morale, économique… La censure, si elle existe depuis les temps les plus anciens, ne cesse aujourd’hui de prendre de nouveaux visages, entravant gravement notre liberté de penser et au-delà, la vitalité des démocraties. Jean-Yves Mollier, historien spécialiste du monde du livre et de l’édition vient de faire paraitre chez Double ponctuation Interdiction de publier ! Un ouvrage percutant, aux accents de combats qui analyse les ressorts de ces censures contemporaines. Entretien.

Propos recueillis par Leslie Baumann

Leslie Baumann : Diriez-vous que la société d’aujourd’hui est plus prompte à censurer que dans les années 70 ?
Jean-Yves Mollier : Oui, incontestablement. Les années 60-70 se caractérisent par une extraordinaire ouverture dont témoigne une multitude de faits comme la sortie en 1960 du premier numéro de la revue satirique Hara-Kiri, l’arrivée de la mini-jupe en 1962 ou le droit à la contraception en 1967. J’ajouterai deux références cinématographiques : Les aventures de Rabbi Jacob, (1973), qui aurait pu heurter les juifs — or il n’en fut rien — et La vie de Brian des Monty Piton, (1979, comédie loufoque revisitant les premiers âges du christianisme. Nous étions alors dans une période d’ouverture où chacun acceptait les différences de l’autre. Notre époque est plutôt marquée par le repli sur soi.  

LB : Qu’est-ce qui a changé ? 
JYM : La censure économique, peu présente au XIXe et dans la première moitié du XXe siècle est apparue il y a quelques décennies avec tous les dangers qu’elle représente. Une mécanique bien huilée est maintenant à l’œuvre : à la veille de la rentrée littéraire, la plupart des éditeurs font relire leurs manuscrits par des cabinets d’avocats afin de se prémunir contre toute éventuelle attaque orchestrée par des individus, groupes, entreprises ou communautés, qui se sentiraient blessés ou pointés du doigt par tel ou tel passage. D’une certaine manière cela rend les livres aseptisés. Avec ce raisonnement, ni Baudelaire, ni Victor Hugo, ni Émile Zola, n’auraient pu publier leurs œuvres sans au préalable être passés par un cabinet d’avocats. Ceci me parait un non-sens ! 

LB : Le multiculturalisme joue-t-il un rôle dans ces nouvelles formes de censure ?
JYM : En effet, il s’agit d’une dérive d’un certain nombre de groupes de pression dont l’action était au départ légitime : empêcher que l’on dénigre les homosexuels, les lesbiennes, les nains, etc. Autrement dit, faire en sorte que chacun réfléchisse avant de désigner l’autre. Rien que de moins répréhensible. Mais, tout change lorsqu’on en vient à réécrire les œuvres, à censurer Les Aventures de Huckleberry Finn (1884) de Mark Twain, un roman pourtant antiraciste, en le purgeant de tous les « nigers » cités dans le texte. Suivant cette implacable logique, quel sort va-t-il être réservé au plus beau poème antiraciste Sales nègres écrit par le poète haïtien noir Jacques Roumain ? Dans ce merveilleux texte, l’auteur au lendemain de la Seconde Guerre mondiale invitait « les sales nègres » à s’allier avec « les sales juifs », « les sales Arabes » et « les sales prolétaires » pour construire un monde nouveau. Aujourd’hui, la dérive de ces groupes a des conséquences catastrophiques. Que dire également des mouvements d’appropriation culturelle qui prétendent que seuls les blancs pourraient parler des blancs, les noirs des noirs, les Asiatiques de l’Asie, les juifs de la Shoah ? Le mouvement de la « cancel culture » quant à lui fait disparaître du champ médiatique et des réseaux sociaux toute personne dont l’œuvre ou le message est jugé non conforme. La censure récente du livre de Woody Allen offre un exemple de ce type de dérive. Sous la pression interne de son propre personnel qui a manifesté sans relâche au mois de mars dernier à New York et à Boston, le groupe Hachette a été obligé de renoncer à publier ce qui aurait dû être les mémoires du réalisateur. 

LB : La censure prend-elle le même visage dans le monde ?
JYM : J’essaye de montrer à travers mon livre, que la censure est universelle et qu’elle parcourt l’histoire. Traditionnellement, on attribue la création du terme aux Romains, au Ve siècle av. J.-C. Elle est universelle, car aucune société ne l’ignore. La censure peut être de type religieux, politique, économique, moral, mais toutes ces formes s’interpénètrent sans difficulté se plaçant au service de pouvoirs, intérêts économiques ou idéologiques. L’important est sa capacité de renouvellement. En cela elle est une sorte de phénix, oiseau qui renait de ses cendres, ce qui la rend extrêmement dangereuse. Elle empêche en effet l’individu d’employer sa raison critique. L’adage « oser penser » proclamé par le philosophe des Lumières Emmanuel Kant reste plus que jamais une nécessité. 

LB : Quel est l’enjeu pour les démocraties ?
JYM : La censure agit comme un frein à circulation des idées et à la démocratie. On ne peut que le constater. Je regardais récemment le débat opposant les deux candidats à l’élection présidentielle américaine. Qu’est-on en droit d’attendre de ce type de rencontres ? Que les candidats s’expriment sur leur programme et certainement pas qu’ils s’injurient et fassent des révélations sur leur vie privée ! Voilà une forme de censure poussée à l’extrême. On fait tout pour créer un « buzz » qui va empêcher d’aborder les questions de fond. Les réseaux sociaux en cela ne bruissent que de l’inessentiel pour ne jamais aborder l’essentiel. 

LB : Quels moyens ont les éditeurs pour faire entendre leur voix ?
JYM : Les éditeurs s’honoreraient à s’unir et à prendre une décision : ne plus remettre aucun manuscrit entre les mains des avocats. Ils courraient le risque de procès, mais ils pourraient assumer ce risque collectivement. Comme une riposte immédiate d’une société démocratique à une dérive. Bien sûr, si un éditeur publiait un livre injurieux à l’égard d’une communauté, celui-là n’aurait pas à être défendu. La deuxième mesure consisterait à organiser de véritables débats sur des thèmes non consensuels : la question du politiquement correct ou de l’appropriation culturelle. Va-t-on continuer de prétendre que seul celui qui est né ici ou là va pouvoir parler uniquement du groupe humain dans d’où il est issu ? La sociologie et l’ethnologie, toutes deux des disciplines scientifiques offrent justement des outils permettant à chacun de parler intelligemment de son sujet d’observation.

LB : Comment voyez-vous l’avenir ?
JYM : Je ne suis pas pessimiste, car depuis vingt ans l’action des lanceurs d’alerte a pris une ampleur accrue. Un citoyen pousse un cri d’alarme, un peu comme Voltaire l’avait fait avec l’affaire Calas. Ces interventions s’avèrent assez efficaces, on l’a vu avec l’américain Julian Assange qui par l’intermédiaire de Wikileaks a publié des documents classés secrets sur les guerres menées en Irak et en Afghanistan par les États-Unis. Ces lanceurs d’alerte, parfois au péril de leur vie portent à la connaissance de la communauté mondiale des citoyens des documents que les gouvernements ou certains groupes industriels souhaiteraient jalousement garder secrets. À chacun, ensuite de juger l’attitude des autorités à partir des documents bruts. On le voit, plus que jamais les éditeurs, en refusant tout diktat ont un rôle essentiel à jouer : faire réfléchir l’humanité, car comme le soulignaient déjà les humanistes au XVIe siècle « là où il y a des livres sont les hommes libres. »

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